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Dans mon atelier des lettres

Ici, pas de copeaux de bois, pas de limailles de fer, ni d'éclaboussures de peinture ou de poussière de fusain. Juste des mots, éclats de textes divers, notes de lectures et d'écoutes, quelques créations qui sortent de l'atelier que j'ai fait de ma vie…

Mois

février 2016

Les débuts d’un transfuge…

En janvier passé, Édouard Louis publiait un deuxième opus, intitulé Histoire de la violence et de nouveau salué par la critique. Mais ce n’est pas de ce dernier dont il sera question ici! Non, un peu en retard par rapport à l’actualité éditoriale de ce jeune écrivain — considéré par beaucoup comme l’un des plus forts potentiels de la littérature française contemporaine —, il sera question de son premier roman: En finir avec Eddy Bellegueule. Une famille défavorisée, une petite ville de Picardie, le décor est planté. Nous allons suivre le quotidien de misère d’un jeune garçon en quête d’identité tant sexuelle que familiale par exemple.

Dans ce livre, il était déjà question de la violence, une violence sociale, cette violence symbolique qu’a étudiée Bourdieu tout au long de son œuvre, mais aussi une violence physique omniprésente, qui devient presque une norme dans la vie du jeune garçon… L’auteur a choisi de dire cette violence à travers une voix qu’il a forgée lui-même, entre le langage soutenu de l’intelligentsia parisienne à laquelle il est désormais pleinement intégré — il est élève à l’École Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm — et langage familier de son milieu familial du nord de la France. Le résultat est détonnant: la vulgarité se mêle à la complexité, la langue du peuple à celle de la bourgeoisie intellectuelle. Ce travail d’écriture fait l’objet d’une véritable recherche chez l’écrivain avec pour but d’effleurer au plus près la réalité mais aussi de faire entrer dans la littérature une langue qui n’y avait plus sa place selon lui. Voilà tout l’objectif du jeune auteur, faire entrer dans la littérature des champs qui en ont disparus ou des questions abordées sous un angle novateur, chercher à employer au mieux la langue dans ce but sans pour autant faire du style une obsession.

Selon nous, c’est chose faite dans ce roman dur qui bouleverse autant qu’il questionne. Violence oui, mais aussi rapport à l’identité, à la famille, à l’école aussi par exemple. Les thèmes abordés sont nombreux, se superposent parfois, mais cela ne brouille pas le propos, le renforce même. Édouard Louis nous mène, à mi-chemin entre roman et autobiographie, dans le flou des débuts d’un transfuge, d’un jeune homme qui cherche sa place dans le milieu où il est né et finit par la trouver ailleurs. Loin, bien loin de ce qu’on avait imaginé pour lui. Une recherche jalonnée par les humiliations, par les coups physiques comme psychologiques, par les petites joies aussi. Le livre n’est pas entièrement noir et l’auteur tente par moment de montrer ce qui le rattache à la vie dans les moments les plus difficiles. Cette quête de l’identité est un véritable parcours du combattant que le milieu social envenime et Édouard Louis le montre parfaitement dans la continuité de sa lecture de la sociologie bourdieusienne et de ceux qui la perpétuent. Le livre est notamment dédié à Didier Eribon dont on connaît l’amitié qu’il a porté au sociologue de combat.

Seulement, se battre avec le milieu dont on est issu amène parfois à vouloir l’abandonner. Dans de nombreux entretiens, le jeune écrivain utilise pour désigner Eddy — et donc par extension se désigner lui-même? — le mot de « transfuge ». Le « transfuge », c’est celui qui abandonne un parti, une nation, c’est le soldat qui déserte pour passer à l’ennemi. On peut sûrement en contester son utilisation ici, mais cela nous mènerait trop loin du livre en question. Et puis, réservons cela pour un autre billet! Alors qu’en est-il réellement d’Édouard Louis? A-t-il finit par quitter définitivement ce milieu défavorisé qui lui en a fait bavé mais qui l’a construit tel qu’il est aujourd’hui? Nous ne le savons pas réellement. Ce que nous savons, c’est que des gens issus de ce milieu lui en ont voulu de l’avoir décrit avec de tels mots, une telle dureté, une telle noirceur. Il a été accusé d’avoir exagéré, grossi le trait d’une enfance pas si difficile que ça. Au-delà de la polémique, ce livre pose la question des frontières entre littérature et réalité, entre roman et autobiographie, entre protagoniste et auteur. Et c’est cette question qu’il importe de laisser en suspens. La littérature, comme la philosophie, ne doivent pas avoir réponse à tout. Elles doivent questionner plus qu’imposer, elles doivent bousculer plus que figer. Et en cela l’ouvrage d’Édouard Louis est un grand livre.

Tenter de rendre Léon Tolstoï télégénique…

2016-02-09 20.08.08

 »  »Qu’est-ce? je tombe? mes jambes flageolent », se dit-il, et il s’écroula sur le dos. Il rouvrit les yeux, espérant voir l’issue de la lutte engagée entre les Français et les artilleurs, avide de savoir si oui ou non l’artilleur roux était tué et la batterie conquise. Mais il ne vit plus rien. Il n’y avait au-dessus de lui que le ciel, un ciel voilé, mais très haut, immensément haut, où flottaient doucement des nuages gris.  »Quel calme, quelle paix, quelle majesté! songeait-il. Quelle différence entre notre course folle, parmi les cris et la bataille, quelle différence entre la rage stupide des deux hommes qui se disputaient le refouloir – et la marche lente de ces nuages dans ce ciel profond, infini! Comment ne l’ai-je pas remarqué jusqu’alors? Et que je suis heureux de l’avoir découvert enfin! Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre, peut-être n’y a-t-il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué! … »  » (p. 357, Édition La Pléiade de La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï)

Dans cette scène du livre de Tolstoï, le prince André Bolkonski – l’un des nombreux protagonistes de l’ouvrage – ouvre les yeux sur le monde et sur l’importance à lui accorder au-delà de la course folle des hommes entre guerre et paix. À partir de ce moment sa vie change… Le roman fleuve de l’écrivain russe est composé d’une multitude de ces moments charnières qui forment la vie des figures qu’il a choisit pour évoquer la Russie du début du XIXème siècle, au moment de la lutte avec les armées napoléoniennes. On imagine alors toute la difficulté d’adapter ce temps long de la littérature et le sens du détail de Tolstoï à un format qui est plutôt basé sur le temps court et l’efficacité visuelle, celui de la télévision. Il me semble que le pari est réussi avec la dernière adaptation du roman proposée par la BBC en ce début d’année 2016. Chacun pourra retrouver ces scènes qui arrêtent le mouvement de l’esprit à la lecture des mots de Tolstoï dans la succession des épisodes de la série. Certains s’acharnent à regretter les libertés prises avec l’œuvre originale mais, selon moi, il n’y a pas d’adaptation sans liberté et distance prise avec cette dernière. Il paraît qu’en Russie, on a trouvé l’adaptation trop axée sur les scènes de sexes et les décolletés des personnages féminins. C’est vrai que dans le livre ces scènes sont plus suggérées que décrites mais il faut dire qu’il est plus difficile de suggérer à l’écran qu’à l’écrit… Et puis War and Peace reste tout de même très loin des scènes crues de Games of Thrones ou encore de Spartacus par exemple!

Cinéma, théâtre, télévision et même opéra (Prokofiev s’y est essayé pendant la Seconde Guerre mondiale), depuis sa publication La Guerre et la Paix de Tolstoï a donné lieu à différentes adaptations plus ou moins réussies. À la télévision, la dernière tentative de la BBC, en 1972-1973, s’était déjà soldée par un succès puisque la série en une vingtaine d’épisodes avait permis à Anthony Hopkins d’obtenir le BAFTA du meilleur acteur. Et voilà que la chaine britannique réitère et s’empare de nouveau du roman, cette fois dans un format plus court: six épisodes d’une durée moyenne de soixante minutes (l’épisode final fait quatre-vingt minutes!). Exit, bien sûr, les Faith Brook, Alan Dobie ou encore Angela Down, cette nouvelle version laisse la place à une nouvelle génération d’acteurs promise à de grandes choses à l’image des personnages de Tolstoï. On retrouve certaines têtes déjà bien connues: Paul Dano (il joue ici le rôle de Pierre Bézoukhov) que l’on a pu apercevoir par exemple dans le rôle du grand frère tout en noirceur et amateur de Nietzsche dans Little Miss Sunshine ou encore Lily James (elle interprète ici la douce Natacha Rostov) qui était déjà remarquable dans la série Downton Abbey. James Norton interprète avec justesse le rôle complexe du Prince André Bolkonski. Tuppence Middleton, quant à elle, incarne avec brio la séductrice Héléne Kouraguine, future épouse de Bézoukhov. Un français fait même partie de l’équipe: Matthieu Kassovitz prend les traits d’un Napoléon Bonaparte conquérant. Mais ma préférence va sûrement à l’interprétation de Jim Broadbent dans le rôle du grincheux Prince Bolkonski, père d’André, haut en couleur et tout en éclats de voix.

Seul petit bémol à émettre concernant cette adaptation: la question de la langue adoptée. Je m’explique. Je dois avouer que j’ai été légèrement perturbé à l’écoute de ces personnages russes qui s’expriment dans un anglais châtié et intègrent des mots français comme à l’époque tout en gardant leur accent britannique. J’imagine les difficultés de tourner une série anglaise, avec des acteurs britanniques, en langue russe, mais j’aurais au moins aimé que Napoléon s’exprime en français et que ses répliques soient sous-titrées. Il me semble que cela aurait apporté un certain cachet à la série dans l’attention portée à la langue, notamment lorsqu’on s’attaque à un monument de la littérature russe, et plus largement internationale… On notera tout de même que la bande originale de la série donne toutefois l’occasion d’entendre du russe avec de nombreuses chansons en version originale! C’est plaisant surtout pour ceux qui, comme moi, ne parlent pas la langue mais aiment à entendre sa douce musique…

Pour terminer, je n’ai pas l’habitude de dire cela, mais si vous n’avez pas le courage de vous attaquer au pavé de ce bon vieux Léon, essayez tout de même les épisodes de la BBC!  Et puis qui sait? Cette série pourrait vous donner l’envie de lire le livre, de découvrir la finesse de l’écriture tolstoïenne et surtout de voyager à travers elle dans la Russie du XIXème siècle.

 

La Peste, c’est fini. Enfin presque…

Il y avait foule, en ce 31 août 2015, au théâtre des Mathurins dans le huitième arrondissement parisien. L’endroit a toute son importance puisqu’en 1944, Albert Camus y a monté une pièce qui aura du mal à conquérir la critique, Le Malentendu avec une mise en scène de Marcel Herrand. Mais aujourd’hui, c’est une autre face de l’œuvre camusienne que les gens viennent découvrir dans ce théâtre chargé d’histoire. Cette foule presque mondaine – légèrement en décalage peut-être avec les sentiments camusiens sur le sujet – attend que le rideau se lève sur Francis Huster et son interprétation rodée de l’adaptation du récit de Camus, La Peste. Le comédien, drapé de noir, prend place sur un fond représentant une station de métro dénommée « Albert Camus ». Des publicités des années 1950 qui invitent au voyage, des inscriptions sauvages en référence à la guerre d’Algérie. Mélange géographique, flou chronologique. Rappelons que le récit de Camus se déroule à Oran au début des années 1940, donc avant la crise algérienne qui couvait déjà mais qui n’éclatera réellement qu’à l’automne 1954. Mais ne nous éloignons pas trop de la scène occupée par Francis Huster. Seul en scène, ce dernier se démène, il passe d’un personnage à l’autre suivant une adaptation qui a dû trancher dans le vif du texte original. À ce propos, on regrettera par exemple l’absence du passage de la mort de l’enfant du juge Othon, pourtant central à mon sens dans la structure du récit ainsi que dans la pensée exprimée de Camus. Les nécessités de l’adaptation théâtrale obligent à faire des choix parfois cornéliens, d’autant plus quand le fameux texte est encore brûlant d’actualité. Camus connaissait lui-même ce souci puisqu’il a eu l’occasion, à de nombreuses reprises, d’adapter des romans ou récits en pièces de théâtre. Au-delà des détails de l’adaptation du texte, ce qui nous a sauté aux yeux c’est la force de l’interprétation par Francis Huster. Éclats de voix, gestuelle prononcée, on regrettera peut-être aussi que le trait soit un peu trop appuyé pour rendre complètement hommage à la sobriété et à l’efficacité du théâtre camusien. Mais l’énergie était là et les mots de Camus ont pu faire résonner toute leur puissance, voilà sûrement ce qu’il faut retenir !

Cette représentation était la dernière d’une longue série qui s’est étendue sur plus d’un mois. Et à la manière de Rieux, Huster a voulu justifier son intervention et faire comprendre qu’il ait tenu à prendre le ton, non pas celui du témoin objectif comme le médecin oranais, mais celui du comédien admiratif de l’œuvre de Camus. À cela, il a ajouté un hommage vibrant d’émotion à Harry Baur, comédien français du début du vingtième siècle qui reste méconnu de nos jours mais auquel Francis Huster a su redonner vie par son discours. Il nous reste à souhaiter que La Peste, dans cette version ou dans une autre, ne meure ni ne disparaisse jamais, qu’elle soit jouée aux quatre coins du monde et qu’elle continue de servir l’enseignement des hommes d’aujourd’hui comme elle a pu le faire depuis son écriture originale.

Rendre hommage aux femmes avec Ibrahim Maalouf

Il y a la musique qui vous accompagne et celle qui vous aide à vivre. Celle d’Ibrahim Maalouf fait définitivement partie de la seconde catégorie, notamment avec la sortie de ses deux derniers opus. Avec Red and Black Light et Kalthoum, c’est sous le signe d’un hommage à la femme que le musicien a décidé de creuser deux sillons différents dans la recherche musicale qu’il a entamée depuis quelque temps déjà.

D’abord, Red and Black Light. C’est le résultat d’une « envie de dessiner l’importance et la nécessaire complexité des choses et des personnes essentielles » (source : site Internet du musicien) partagée entre Maalouf et l’équipe qui l’entoure (Eric Legnini aux claviers, François Delporte à la guitare et Stéphane Galland à la batterie). Essentielles, c’est le titre d’un morceau de cet album dédié à la femme, celle qui fait face au quotidien souvent dans l’ombre et malgré les obstacles pour tenter d’obtenir une certaine stabilité, de dessiner un avenir meilleur. Ici, le musicien pense surtout aux femmes de sa vie, entre sources d’inspiration constante et soutiens sans faille. Sous un aspect pop en surface – le trompettiste reprend par exemple « Run the World » de Beyonce – se cache une architecture complexe rendue, de ce fait, accessible à un public large. Il avoue lui-même avoir masqué l’écriture mathématique de sa musique par une surface plutôt pop. Un savant équilibre entre simplicité et complexité à l’image de la femme, et plus largement de tous les être humains, voilà peut-être comment résumer en quelques mots cet album à mettre entre toutes les mains.

Avec Kalthoum, une fois de plus, Ibrahim Maalouf nous embarque dans son univers dès les premières notes de son « Introduction ». Ce disque est fondé sur la continuité avec sept morceaux qui s’enchainent, se lient et pourtant arrivent à se différencier et à ne pas paraître répétitifs. Ce fil conducteur, c’est l’un des plus grands succès de la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum qui a bercé l’enfance du trompettiste, « Alf Leila Wa Leila » (« Les Milles et Unes Nuits », 1969). Le trompettiste ne se limite pourtant pas à la reprise, il réinvestit avec succès cette suite avec l’aide de l’équipe de son album Wind de 2011 (Larry Grenadier à la contrebasse, Clarence Penn à la batterie, Mark Turner au saxophone et Frank Woeste au piano). Comme dans le morceau original, l’improvisation trouve toute sa place, mais cette fois au carrefour des différents styles musicaux contemporains dont se nourrit le compositeur et interprète. Aux rythmes orientaux se mêlent les sonorités jazz et pop qu’affectionne particulièrement Maalouf, pour un rendu harmonieux. Justement le musicien le dit et le répète à qui veut bien l’entendre : ces albums sont le fruit de véritables recherches musicales plus que d’une volonté de s’inscrire dans la catégorie jazz. Sans refuser l’étiquette, il garde toute la liberté qui marque en profondeur son œuvre depuis la sortie de son premier album Diasporas en 2007. Les influences se mélangent au gré du génie et des rencontres. Le résultat est novateur au milieu d’une scène musicale française, et plus largement d’une scène internationale, qui manquent parfois de souffle créatif et qui se reposent trop souvent sur ce qui marche auprès du public.

 

 

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