Il y avait foule, en ce 31 août 2015, au théâtre des Mathurins dans le huitième arrondissement parisien. L’endroit a toute son importance puisqu’en 1944, Albert Camus y a monté une pièce qui aura du mal à conquérir la critique, Le Malentendu avec une mise en scène de Marcel Herrand. Mais aujourd’hui, c’est une autre face de l’œuvre camusienne que les gens viennent découvrir dans ce théâtre chargé d’histoire. Cette foule presque mondaine – légèrement en décalage peut-être avec les sentiments camusiens sur le sujet – attend que le rideau se lève sur Francis Huster et son interprétation rodée de l’adaptation du récit de Camus, La Peste. Le comédien, drapé de noir, prend place sur un fond représentant une station de métro dénommée « Albert Camus ». Des publicités des années 1950 qui invitent au voyage, des inscriptions sauvages en référence à la guerre d’Algérie. Mélange géographique, flou chronologique. Rappelons que le récit de Camus se déroule à Oran au début des années 1940, donc avant la crise algérienne qui couvait déjà mais qui n’éclatera réellement qu’à l’automne 1954. Mais ne nous éloignons pas trop de la scène occupée par Francis Huster. Seul en scène, ce dernier se démène, il passe d’un personnage à l’autre suivant une adaptation qui a dû trancher dans le vif du texte original. À ce propos, on regrettera par exemple l’absence du passage de la mort de l’enfant du juge Othon, pourtant central à mon sens dans la structure du récit ainsi que dans la pensée exprimée de Camus. Les nécessités de l’adaptation théâtrale obligent à faire des choix parfois cornéliens, d’autant plus quand le fameux texte est encore brûlant d’actualité. Camus connaissait lui-même ce souci puisqu’il a eu l’occasion, à de nombreuses reprises, d’adapter des romans ou récits en pièces de théâtre. Au-delà des détails de l’adaptation du texte, ce qui nous a sauté aux yeux c’est la force de l’interprétation par Francis Huster. Éclats de voix, gestuelle prononcée, on regrettera peut-être aussi que le trait soit un peu trop appuyé pour rendre complètement hommage à la sobriété et à l’efficacité du théâtre camusien. Mais l’énergie était là et les mots de Camus ont pu faire résonner toute leur puissance, voilà sûrement ce qu’il faut retenir !

Cette représentation était la dernière d’une longue série qui s’est étendue sur plus d’un mois. Et à la manière de Rieux, Huster a voulu justifier son intervention et faire comprendre qu’il ait tenu à prendre le ton, non pas celui du témoin objectif comme le médecin oranais, mais celui du comédien admiratif de l’œuvre de Camus. À cela, il a ajouté un hommage vibrant d’émotion à Harry Baur, comédien français du début du vingtième siècle qui reste méconnu de nos jours mais auquel Francis Huster a su redonner vie par son discours. Il nous reste à souhaiter que La Peste, dans cette version ou dans une autre, ne meure ni ne disparaisse jamais, qu’elle soit jouée aux quatre coins du monde et qu’elle continue de servir l’enseignement des hommes d’aujourd’hui comme elle a pu le faire depuis son écriture originale.

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