2016-02-09 20.08.08

 »  »Qu’est-ce? je tombe? mes jambes flageolent », se dit-il, et il s’écroula sur le dos. Il rouvrit les yeux, espérant voir l’issue de la lutte engagée entre les Français et les artilleurs, avide de savoir si oui ou non l’artilleur roux était tué et la batterie conquise. Mais il ne vit plus rien. Il n’y avait au-dessus de lui que le ciel, un ciel voilé, mais très haut, immensément haut, où flottaient doucement des nuages gris.  »Quel calme, quelle paix, quelle majesté! songeait-il. Quelle différence entre notre course folle, parmi les cris et la bataille, quelle différence entre la rage stupide des deux hommes qui se disputaient le refouloir – et la marche lente de ces nuages dans ce ciel profond, infini! Comment ne l’ai-je pas remarqué jusqu’alors? Et que je suis heureux de l’avoir découvert enfin! Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre, peut-être n’y a-t-il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué! … »  » (p. 357, Édition La Pléiade de La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï)

Dans cette scène du livre de Tolstoï, le prince André Bolkonski – l’un des nombreux protagonistes de l’ouvrage – ouvre les yeux sur le monde et sur l’importance à lui accorder au-delà de la course folle des hommes entre guerre et paix. À partir de ce moment sa vie change… Le roman fleuve de l’écrivain russe est composé d’une multitude de ces moments charnières qui forment la vie des figures qu’il a choisit pour évoquer la Russie du début du XIXème siècle, au moment de la lutte avec les armées napoléoniennes. On imagine alors toute la difficulté d’adapter ce temps long de la littérature et le sens du détail de Tolstoï à un format qui est plutôt basé sur le temps court et l’efficacité visuelle, celui de la télévision. Il me semble que le pari est réussi avec la dernière adaptation du roman proposée par la BBC en ce début d’année 2016. Chacun pourra retrouver ces scènes qui arrêtent le mouvement de l’esprit à la lecture des mots de Tolstoï dans la succession des épisodes de la série. Certains s’acharnent à regretter les libertés prises avec l’œuvre originale mais, selon moi, il n’y a pas d’adaptation sans liberté et distance prise avec cette dernière. Il paraît qu’en Russie, on a trouvé l’adaptation trop axée sur les scènes de sexes et les décolletés des personnages féminins. C’est vrai que dans le livre ces scènes sont plus suggérées que décrites mais il faut dire qu’il est plus difficile de suggérer à l’écran qu’à l’écrit… Et puis War and Peace reste tout de même très loin des scènes crues de Games of Thrones ou encore de Spartacus par exemple!

Cinéma, théâtre, télévision et même opéra (Prokofiev s’y est essayé pendant la Seconde Guerre mondiale), depuis sa publication La Guerre et la Paix de Tolstoï a donné lieu à différentes adaptations plus ou moins réussies. À la télévision, la dernière tentative de la BBC, en 1972-1973, s’était déjà soldée par un succès puisque la série en une vingtaine d’épisodes avait permis à Anthony Hopkins d’obtenir le BAFTA du meilleur acteur. Et voilà que la chaine britannique réitère et s’empare de nouveau du roman, cette fois dans un format plus court: six épisodes d’une durée moyenne de soixante minutes (l’épisode final fait quatre-vingt minutes!). Exit, bien sûr, les Faith Brook, Alan Dobie ou encore Angela Down, cette nouvelle version laisse la place à une nouvelle génération d’acteurs promise à de grandes choses à l’image des personnages de Tolstoï. On retrouve certaines têtes déjà bien connues: Paul Dano (il joue ici le rôle de Pierre Bézoukhov) que l’on a pu apercevoir par exemple dans le rôle du grand frère tout en noirceur et amateur de Nietzsche dans Little Miss Sunshine ou encore Lily James (elle interprète ici la douce Natacha Rostov) qui était déjà remarquable dans la série Downton Abbey. James Norton interprète avec justesse le rôle complexe du Prince André Bolkonski. Tuppence Middleton, quant à elle, incarne avec brio la séductrice Héléne Kouraguine, future épouse de Bézoukhov. Un français fait même partie de l’équipe: Matthieu Kassovitz prend les traits d’un Napoléon Bonaparte conquérant. Mais ma préférence va sûrement à l’interprétation de Jim Broadbent dans le rôle du grincheux Prince Bolkonski, père d’André, haut en couleur et tout en éclats de voix.

Seul petit bémol à émettre concernant cette adaptation: la question de la langue adoptée. Je m’explique. Je dois avouer que j’ai été légèrement perturbé à l’écoute de ces personnages russes qui s’expriment dans un anglais châtié et intègrent des mots français comme à l’époque tout en gardant leur accent britannique. J’imagine les difficultés de tourner une série anglaise, avec des acteurs britanniques, en langue russe, mais j’aurais au moins aimé que Napoléon s’exprime en français et que ses répliques soient sous-titrées. Il me semble que cela aurait apporté un certain cachet à la série dans l’attention portée à la langue, notamment lorsqu’on s’attaque à un monument de la littérature russe, et plus largement internationale… On notera tout de même que la bande originale de la série donne toutefois l’occasion d’entendre du russe avec de nombreuses chansons en version originale! C’est plaisant surtout pour ceux qui, comme moi, ne parlent pas la langue mais aiment à entendre sa douce musique…

Pour terminer, je n’ai pas l’habitude de dire cela, mais si vous n’avez pas le courage de vous attaquer au pavé de ce bon vieux Léon, essayez tout de même les épisodes de la BBC!  Et puis qui sait? Cette série pourrait vous donner l’envie de lire le livre, de découvrir la finesse de l’écriture tolstoïenne et surtout de voyager à travers elle dans la Russie du XIXème siècle.

 

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