En janvier passé, Édouard Louis publiait un deuxième opus, intitulé Histoire de la violence et de nouveau salué par la critique. Mais ce n’est pas de ce dernier dont il sera question ici! Non, un peu en retard par rapport à l’actualité éditoriale de ce jeune écrivain — considéré par beaucoup comme l’un des plus forts potentiels de la littérature française contemporaine —, il sera question de son premier roman: En finir avec Eddy Bellegueule. Une famille défavorisée, une petite ville de Picardie, le décor est planté. Nous allons suivre le quotidien de misère d’un jeune garçon en quête d’identité tant sexuelle que familiale par exemple.

Dans ce livre, il était déjà question de la violence, une violence sociale, cette violence symbolique qu’a étudiée Bourdieu tout au long de son œuvre, mais aussi une violence physique omniprésente, qui devient presque une norme dans la vie du jeune garçon… L’auteur a choisi de dire cette violence à travers une voix qu’il a forgée lui-même, entre le langage soutenu de l’intelligentsia parisienne à laquelle il est désormais pleinement intégré — il est élève à l’École Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm — et langage familier de son milieu familial du nord de la France. Le résultat est détonnant: la vulgarité se mêle à la complexité, la langue du peuple à celle de la bourgeoisie intellectuelle. Ce travail d’écriture fait l’objet d’une véritable recherche chez l’écrivain avec pour but d’effleurer au plus près la réalité mais aussi de faire entrer dans la littérature une langue qui n’y avait plus sa place selon lui. Voilà tout l’objectif du jeune auteur, faire entrer dans la littérature des champs qui en ont disparus ou des questions abordées sous un angle novateur, chercher à employer au mieux la langue dans ce but sans pour autant faire du style une obsession.

Selon nous, c’est chose faite dans ce roman dur qui bouleverse autant qu’il questionne. Violence oui, mais aussi rapport à l’identité, à la famille, à l’école aussi par exemple. Les thèmes abordés sont nombreux, se superposent parfois, mais cela ne brouille pas le propos, le renforce même. Édouard Louis nous mène, à mi-chemin entre roman et autobiographie, dans le flou des débuts d’un transfuge, d’un jeune homme qui cherche sa place dans le milieu où il est né et finit par la trouver ailleurs. Loin, bien loin de ce qu’on avait imaginé pour lui. Une recherche jalonnée par les humiliations, par les coups physiques comme psychologiques, par les petites joies aussi. Le livre n’est pas entièrement noir et l’auteur tente par moment de montrer ce qui le rattache à la vie dans les moments les plus difficiles. Cette quête de l’identité est un véritable parcours du combattant que le milieu social envenime et Édouard Louis le montre parfaitement dans la continuité de sa lecture de la sociologie bourdieusienne et de ceux qui la perpétuent. Le livre est notamment dédié à Didier Eribon dont on connaît l’amitié qu’il a porté au sociologue de combat.

Seulement, se battre avec le milieu dont on est issu amène parfois à vouloir l’abandonner. Dans de nombreux entretiens, le jeune écrivain utilise pour désigner Eddy — et donc par extension se désigner lui-même? — le mot de « transfuge ». Le « transfuge », c’est celui qui abandonne un parti, une nation, c’est le soldat qui déserte pour passer à l’ennemi. On peut sûrement en contester son utilisation ici, mais cela nous mènerait trop loin du livre en question. Et puis, réservons cela pour un autre billet! Alors qu’en est-il réellement d’Édouard Louis? A-t-il finit par quitter définitivement ce milieu défavorisé qui lui en a fait bavé mais qui l’a construit tel qu’il est aujourd’hui? Nous ne le savons pas réellement. Ce que nous savons, c’est que des gens issus de ce milieu lui en ont voulu de l’avoir décrit avec de tels mots, une telle dureté, une telle noirceur. Il a été accusé d’avoir exagéré, grossi le trait d’une enfance pas si difficile que ça. Au-delà de la polémique, ce livre pose la question des frontières entre littérature et réalité, entre roman et autobiographie, entre protagoniste et auteur. Et c’est cette question qu’il importe de laisser en suspens. La littérature, comme la philosophie, ne doivent pas avoir réponse à tout. Elles doivent questionner plus qu’imposer, elles doivent bousculer plus que figer. Et en cela l’ouvrage d’Édouard Louis est un grand livre.

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