À la recherche d’un équilibre entre le cœur et le cerveau

Quelques jours sont passés, déjà, depuis que j’ai assisté à la conversation dharma d’Erik Giasson, en plein cœur de Montréal, au studio de yoga Wanderlust dont il est l’un des fondateurs. Une « conversation dharma », quèsaco ? Pour ce qui est de la conversation, tout le monde aura compris qu’il s’agit d’un échange plus que d’une conférence ou d’un exposé. Bien sûr, une partie importante du temps de l’échange est consacrée à l’exposé de la personne qui en est à l’origine. Pourtant, un moment est réservé aux remarques et questions de l’assemblée, il s’agit là du cœur de ce genre de rencontre. Concernant le mot « dharma », son étymologie – issue du sanskrit – est assez complexe, nous allons donc le présenter comme nous l’avons compris. Selon le sens auquel on s’attache, « dharma » peut vouloir dire « loi naturelle » ou encore « enseignement » par exemple. Il s’agit ici de partir de l’expérience de la personne se présentant pour en tirer un certain nombre d’enseignements et pourquoi pas aboutir à une réflexion sur les valeurs qui doivent diriger nos actions, nos vies. Et l’itinéraire d’Erik Giasson semble tout à fait adapté à un tel exercice…

Fils et petit-fils de médecin, Erik a grandi à Montréal. Sous le poids de cet héritage, il se construit progressivement ce qu’il nomme lui-même un « rôle social », entre pression parentale et image attendue de lui en société. Ce « rôle social », ce masque, il le bâtit autour des notions de succès et de culture de l’apparence : réussite scolaire, pratique du football (canadien) au secondaire, multiplication des conquêtes féminines. Arrive le moment de choisir le chemin qu’il entend emprunter et plutôt que de se conformer à sa lignée dans le domaine de la médecine, le jeune Erik entame des études dans celui de la finance. Ces dernières vont le mener à une carrière florissante dans des fonds d’investissements, d’abord à Montréal puis, atteinte du graal, à Wall Street qui a la réputation de régner sur le monde depuis New-York. Très vite, l’argent prend une place plus que centrale : voitures de sport, vacances de rêve et autres activités toujours plus extravagantes. Erik compare lui-même sa vie de l’époque à celle décrite dans le film hollywoodien « Le Loup de Wall Street » où Léonardo Di Caprio incarne avec talent un trader dont la vie se résume à la fête et au travail. Pourtant, la recherche du bonheur continue, la soif du jeune homme n’est jamais épanchée. C’est alors que survient la première crise. 2001 : emploi, amour, énergie, Erik perd tout. Il faut repartir, se relancer. Il découvre alors la méditation qui va l’aider à prendre conscience du carcan dans lequel il s’était enfermé volontairement jusque là. Prêt à reconstruire sa vie sur de nouvelles bases, Erik s’égare de nouveau, pris dans le tourbillon infini du monde de la finance. Entre Montréal et New-York, il redevient le trader à qui tout est permis. Le costume du gagnant – métaphore issue des masters de golf où le vainqueur se voit taillé un costume parfaitement à sa mesure – lui revient de nouveau après la tourmente. Oubliée la première alerte, remisée la pratique de la méditation. L’obsession du résultat et du succès reprend le dessus. Mais ce n’est qu’un sursaut avant le vrai effondrement, en 2008, lorsqu’il perd son emploi dans l’un des plus grands fonds d’investissement spéculatif du monde. La crise financière aura eu raison de son poste et de sa tentative de reconstruction. Fini le temps de la rationalisation, du règne du cerveau. Place au moment du cœur avec la découverte du yoga. Erik s’y consacre quotidiennement des heures entières, une façon de s’évader de son monde qui périt un peu plus chaque jour autour de lui… En recherche d’un sens à donner à sa vie après l’échec de sa carrière, Erik pense avoir touché au but avec l’empilement de ses formations de professeur de yoga et ses nombreux voyages en Inde. Le trader a troqué son costume trois pièces de luxe pour la tenue traditionnelle des yogi. Cependant, rien n’y fait, le bonheur n’est toujours pas à portée de main et semble se refuser à lui. Il ne s’agit là que d’un basculement dans un nouveau rôle social, celui du yogi en parfait détachement avec le monde qui l’entoure, en proie à un nouvel absolu, celui du cœur.

Accoudé au comptoir d’un bar de l’ouest américain, Erik prend conscience de cette situation, de ce basculement d’un absolu à l’autre. Se dévoile, alors, à lui la nécessité d’une recherche de l’équilibre, d’une mise en tension de sa vie entre le cœur et le cerveau, entre la passion et la raison. Au quotidien, Erik « s’attrape », il se reconnecte avec ce qu’il est derrière le masque, ce rôle social qui nous colle à la peau. Avant tout, il est un être humain rempli d’énergie, de défauts mais aussi de multiples qualités. Partant de là, il accepte d’être embarqué sur les flots d’une vie qui ne dépend pas uniquement de lui, de ce qu’il veut ou des orientations qu’il entend lui donner. La méditation et la pratique quotidienne du yoga l’aident à renouer ce lien à soi en pleine conscience de ses forces comme de ses faiblesses. Pourtant, il rappelle que l’on peut méditer dans toutes les situations, dans la mise en retrait du monde comme dans sa contemplation d’ailleurs. Se reconnecter à soi, c’est aussi reconstruire un pont vers la nature, c’est retrouver les sensations oubliées dans la course de la vie. Le goût d’une framboise, le clapotis de la pluie sur ses épaules, le surgissement du soleil derrière les nuages. Un retour au ressenti plutôt qu’une émotion ou un raisonnement purs !

Si Erik nous partage son expérience, il n’a pas de solution miracle pour sortir de la spirale infernale que deviennent, bien souvent, nos quotidiens. Loin de proposer une méthode infaillible pour accéder au bonheur, il nous a proposé de l’accompagner sur le chemin du questionnement de soi et du recul nécessaire à une action en pleinement consciente. Aujourd’hui, après tous ces obstacles, il n’affirme pas que tout est parfait dans sa vie et reconnaît même des erreurs récentes. Simplement, la reconnexion lui permet de prendre du recul, de renouer avec sa vérité et surtout d’agir avec lucidité et discernement. Au-delà du questionnement soulevé, cette démarche profondément liée au yoga, plus largement au bouddhisme et à la pensée indienne dans son ensemble, nous a évoqué quelques références plus proches de nous. Des philosophes présocratiques qui œuvrent quotidiennement à cette connexion de l’homme au monde qui l’entoure (Héraclite en est la parfaite illustration avec sa définition du « devenir ») à Pierre Hadot qui remet au goût du jour ces « exercices spirituels » à partir de la pensée antique, en passant par Nietzche qui fait de la philosophie une pratique du quotidien destinée à accompagner l’action plutôt qu’à la déterminer. L’itinéraire et la réflexion d’Erik nous ont donc révélé, une fois de plus, si l’on n’en était pas déjà convaincu, l’existence de multiples passerelles entre les pensées dîtes d’Orient et d’Occident. Pour toutes ces raisons, il ne nous reste qu’à le remercier profondément d’avoir réussi à partager avec les personnes présentes une expérience parfois très intime sans une certaine pudeur mais toujours avec sincérité et authenticité.

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