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Dans mon atelier des lettres

Ici, pas de copeaux de bois, pas de limailles de fer, ni d'éclaboussures de peinture ou de poussière de fusain. Juste des mots, éclats de textes divers, notes de lectures et d'écoutes, quelques créations qui sortent de l'atelier que j'ai fait de ma vie…

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Une série où il est question de « joie de vivre », d’eau qui coule sous les ponts, d’amour – toutes les formes d’amour…

… mais aussi d’écriture, de disputes, de remises en question et de doutes, de sexe, de la vie quoi. Un inventaire à la Prévert ne suffirait pas à rendre la profondeur de ce que j’aimerais appeler un « roman télévisé », Girls, écrit par la jeune et talentueuse auteure américaine Lena Dunham. On y suit les péripéties d’une jeune femme, Hannah Horvath, qui cherche sa place dans son groupe d’amis, dans le tourbillon de la ville de New-York et plus largement dans le monde qui l’entoure. Au fil des évolutions capillaires de notre protagoniste, c’est une véritable saga qui se construit jusque là en cinq saisons (la sixième est à venir).

Se consacrer à l’écriture littéraire n’est pas chose aisée aujourd’hui, d’autant plus dans une société où la jeunesse peine à trouver sa place, un sens à la vie. La vocation littéraire d’Hannah est bel et bien le point de départ de la série et il s’agit d’un des fils directeurs de chacune des saisons. Entre demandes d’aide aux parents et petits boulots, entre écriture d’articles pour des magasines et enseignement, la jeune femme se perd dans les méandres du labyrinthe que représente la vie d’écrivaine aujourd’hui. D’autant qu’elle n’a pas encore rencontré le succès espéré… Mais Hannah n’est pas la seule, son monde est large et rempli de différents personnages, tous aussi importants les uns que les autres. Marnie, la meilleure amie qui se découvre sur le tard une vocation pour la musique folk. Jessa, l’amie d’enfance qui s’en va et qui revient, jamais trop loin de la fête. Elijah, l’ex-petit ami devenu homosexuel déjanté et confident de la jeune femme. Shoshanna, la cousine et colocataire de Jessa, à la recherche d’un moyen d’exprimer ses talents de communicatrice. Ray, amateur de littérature, ami un peu lointain mais qui n’hésite jamais à dire ce qu’il pense, dans toutes les situations. Et bien sûr Adam, le premier homme, le petit ami un peu barré mais surtout passionné de théâtre. Ils sont nombreux encore les personnages esquissés à la perfection tout au long de la série : les parents d’Hannah, Charlie, Daisy ou encore Natalia pour ne citer qu’eux. À la manière d’une grande écrivaine, Lena Dunham choisit de ne pas prendre seulement les traits d’Hannah mais selon moi, on peut la retrouver dans chacun de ses personnages sous la forme d’un trait de caractère, d’une mise en situation. Voilà sûrement la véritable force de cette série ! La mise en abîme initiale avec l’écriture sur la vie d’une écrivaine mène à un questionnement foisonnant sur la tension entre création artistique et vie sociale et économique, sur l’écriture romanesque d’un point de vue plus technique aussi, et plus largement sur le sens de l’existence, la quête de l’amour et les réalités de l’amitié. Empreinte d’un féminisme assuré, cette immersion dans le Brooklyn d’Hannah fait du bien par sa légèreté de ton autant que par sa profondeur de réflexion. Et puis, encore une fois, le développement d’un point de vue singulier pour chaque personnage nous entraine et nous donne cette sensation de liberté qu’il est aujourd’hui difficile de trouver dans des séries qui préfèrent se cantonner à faire entrer les personnages dans des cases et des repères parfois trop stricts et contraignants.

Que dire de plus sans dévoiler l’intrigue ou pour donner l’envie d’y jeter un œil ? Peut-être simplement cela : parfois, il apparaît nécessaire de couper avec les représentations de la violence, du pouvoir ou encore de l’Amour, pour retrouver la vie simple du quotidien. C’est tout le pari – et il est selon nous gagnant – de Girls et c’est pour cela que je vous conseille de regarder l’intégralité des cinq saisons dans la soirée ! Oups, n’allez peut-être pas jusqu’à l’indigestion mais dans tous les cas, passez au-delà des trois premiers épisodes qui peuvent être un peu troublants pour découvrir une série dont vous ne pourrez plus vous passer…

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De Wall Street au studio de yoga

À la recherche d’un équilibre entre le cœur et le cerveau

Quelques jours sont passés, déjà, depuis que j’ai assisté à la conversation dharma d’Erik Giasson, en plein cœur de Montréal, au studio de yoga Wanderlust dont il est l’un des fondateurs. Une « conversation dharma », quèsaco ? Pour ce qui est de la conversation, tout le monde aura compris qu’il s’agit d’un échange plus que d’une conférence ou d’un exposé. Bien sûr, une partie importante du temps de l’échange est consacrée à l’exposé de la personne qui en est à l’origine. Pourtant, un moment est réservé aux remarques et questions de l’assemblée, il s’agit là du cœur de ce genre de rencontre. Concernant le mot « dharma », son étymologie – issue du sanskrit – est assez complexe, nous allons donc le présenter comme nous l’avons compris. Selon le sens auquel on s’attache, « dharma » peut vouloir dire « loi naturelle » ou encore « enseignement » par exemple. Il s’agit ici de partir de l’expérience de la personne se présentant pour en tirer un certain nombre d’enseignements et pourquoi pas aboutir à une réflexion sur les valeurs qui doivent diriger nos actions, nos vies. Et l’itinéraire d’Erik Giasson semble tout à fait adapté à un tel exercice…

Fils et petit-fils de médecin, Erik a grandi à Montréal. Sous le poids de cet héritage, il se construit progressivement ce qu’il nomme lui-même un « rôle social », entre pression parentale et image attendue de lui en société. Ce « rôle social », ce masque, il le bâtit autour des notions de succès et de culture de l’apparence : réussite scolaire, pratique du football (canadien) au secondaire, multiplication des conquêtes féminines. Arrive le moment de choisir le chemin qu’il entend emprunter et plutôt que de se conformer à sa lignée dans le domaine de la médecine, le jeune Erik entame des études dans celui de la finance. Ces dernières vont le mener à une carrière florissante dans des fonds d’investissements, d’abord à Montréal puis, atteinte du graal, à Wall Street qui a la réputation de régner sur le monde depuis New-York. Très vite, l’argent prend une place plus que centrale : voitures de sport, vacances de rêve et autres activités toujours plus extravagantes. Erik compare lui-même sa vie de l’époque à celle décrite dans le film hollywoodien « Le Loup de Wall Street » où Léonardo Di Caprio incarne avec talent un trader dont la vie se résume à la fête et au travail. Pourtant, la recherche du bonheur continue, la soif du jeune homme n’est jamais épanchée. C’est alors que survient la première crise. 2001 : emploi, amour, énergie, Erik perd tout. Il faut repartir, se relancer. Il découvre alors la méditation qui va l’aider à prendre conscience du carcan dans lequel il s’était enfermé volontairement jusque là. Prêt à reconstruire sa vie sur de nouvelles bases, Erik s’égare de nouveau, pris dans le tourbillon infini du monde de la finance. Entre Montréal et New-York, il redevient le trader à qui tout est permis. Le costume du gagnant – métaphore issue des masters de golf où le vainqueur se voit taillé un costume parfaitement à sa mesure – lui revient de nouveau après la tourmente. Oubliée la première alerte, remisée la pratique de la méditation. L’obsession du résultat et du succès reprend le dessus. Mais ce n’est qu’un sursaut avant le vrai effondrement, en 2008, lorsqu’il perd son emploi dans l’un des plus grands fonds d’investissement spéculatif du monde. La crise financière aura eu raison de son poste et de sa tentative de reconstruction. Fini le temps de la rationalisation, du règne du cerveau. Place au moment du cœur avec la découverte du yoga. Erik s’y consacre quotidiennement des heures entières, une façon de s’évader de son monde qui périt un peu plus chaque jour autour de lui… En recherche d’un sens à donner à sa vie après l’échec de sa carrière, Erik pense avoir touché au but avec l’empilement de ses formations de professeur de yoga et ses nombreux voyages en Inde. Le trader a troqué son costume trois pièces de luxe pour la tenue traditionnelle des yogi. Cependant, rien n’y fait, le bonheur n’est toujours pas à portée de main et semble se refuser à lui. Il ne s’agit là que d’un basculement dans un nouveau rôle social, celui du yogi en parfait détachement avec le monde qui l’entoure, en proie à un nouvel absolu, celui du cœur.

Accoudé au comptoir d’un bar de l’ouest américain, Erik prend conscience de cette situation, de ce basculement d’un absolu à l’autre. Se dévoile, alors, à lui la nécessité d’une recherche de l’équilibre, d’une mise en tension de sa vie entre le cœur et le cerveau, entre la passion et la raison. Au quotidien, Erik « s’attrape », il se reconnecte avec ce qu’il est derrière le masque, ce rôle social qui nous colle à la peau. Avant tout, il est un être humain rempli d’énergie, de défauts mais aussi de multiples qualités. Partant de là, il accepte d’être embarqué sur les flots d’une vie qui ne dépend pas uniquement de lui, de ce qu’il veut ou des orientations qu’il entend lui donner. La méditation et la pratique quotidienne du yoga l’aident à renouer ce lien à soi en pleine conscience de ses forces comme de ses faiblesses. Pourtant, il rappelle que l’on peut méditer dans toutes les situations, dans la mise en retrait du monde comme dans sa contemplation d’ailleurs. Se reconnecter à soi, c’est aussi reconstruire un pont vers la nature, c’est retrouver les sensations oubliées dans la course de la vie. Le goût d’une framboise, le clapotis de la pluie sur ses épaules, le surgissement du soleil derrière les nuages. Un retour au ressenti plutôt qu’une émotion ou un raisonnement purs !

Si Erik nous partage son expérience, il n’a pas de solution miracle pour sortir de la spirale infernale que deviennent, bien souvent, nos quotidiens. Loin de proposer une méthode infaillible pour accéder au bonheur, il nous a proposé de l’accompagner sur le chemin du questionnement de soi et du recul nécessaire à une action en pleinement consciente. Aujourd’hui, après tous ces obstacles, il n’affirme pas que tout est parfait dans sa vie et reconnaît même des erreurs récentes. Simplement, la reconnexion lui permet de prendre du recul, de renouer avec sa vérité et surtout d’agir avec lucidité et discernement. Au-delà du questionnement soulevé, cette démarche profondément liée au yoga, plus largement au bouddhisme et à la pensée indienne dans son ensemble, nous a évoqué quelques références plus proches de nous. Des philosophes présocratiques qui œuvrent quotidiennement à cette connexion de l’homme au monde qui l’entoure (Héraclite en est la parfaite illustration avec sa définition du « devenir ») à Pierre Hadot qui remet au goût du jour ces « exercices spirituels » à partir de la pensée antique, en passant par Nietzche qui fait de la philosophie une pratique du quotidien destinée à accompagner l’action plutôt qu’à la déterminer. L’itinéraire et la réflexion d’Erik nous ont donc révélé, une fois de plus, si l’on n’en était pas déjà convaincu, l’existence de multiples passerelles entre les pensées dîtes d’Orient et d’Occident. Pour toutes ces raisons, il ne nous reste qu’à le remercier profondément d’avoir réussi à partager avec les personnes présentes une expérience parfois très intime sans une certaine pudeur mais toujours avec sincérité et authenticité.

Les débuts d’un transfuge…

En janvier passé, Édouard Louis publiait un deuxième opus, intitulé Histoire de la violence et de nouveau salué par la critique. Mais ce n’est pas de ce dernier dont il sera question ici! Non, un peu en retard par rapport à l’actualité éditoriale de ce jeune écrivain — considéré par beaucoup comme l’un des plus forts potentiels de la littérature française contemporaine —, il sera question de son premier roman: En finir avec Eddy Bellegueule. Une famille défavorisée, une petite ville de Picardie, le décor est planté. Nous allons suivre le quotidien de misère d’un jeune garçon en quête d’identité tant sexuelle que familiale par exemple.

Dans ce livre, il était déjà question de la violence, une violence sociale, cette violence symbolique qu’a étudiée Bourdieu tout au long de son œuvre, mais aussi une violence physique omniprésente, qui devient presque une norme dans la vie du jeune garçon… L’auteur a choisi de dire cette violence à travers une voix qu’il a forgée lui-même, entre le langage soutenu de l’intelligentsia parisienne à laquelle il est désormais pleinement intégré — il est élève à l’École Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm — et langage familier de son milieu familial du nord de la France. Le résultat est détonnant: la vulgarité se mêle à la complexité, la langue du peuple à celle de la bourgeoisie intellectuelle. Ce travail d’écriture fait l’objet d’une véritable recherche chez l’écrivain avec pour but d’effleurer au plus près la réalité mais aussi de faire entrer dans la littérature une langue qui n’y avait plus sa place selon lui. Voilà tout l’objectif du jeune auteur, faire entrer dans la littérature des champs qui en ont disparus ou des questions abordées sous un angle novateur, chercher à employer au mieux la langue dans ce but sans pour autant faire du style une obsession.

Selon nous, c’est chose faite dans ce roman dur qui bouleverse autant qu’il questionne. Violence oui, mais aussi rapport à l’identité, à la famille, à l’école aussi par exemple. Les thèmes abordés sont nombreux, se superposent parfois, mais cela ne brouille pas le propos, le renforce même. Édouard Louis nous mène, à mi-chemin entre roman et autobiographie, dans le flou des débuts d’un transfuge, d’un jeune homme qui cherche sa place dans le milieu où il est né et finit par la trouver ailleurs. Loin, bien loin de ce qu’on avait imaginé pour lui. Une recherche jalonnée par les humiliations, par les coups physiques comme psychologiques, par les petites joies aussi. Le livre n’est pas entièrement noir et l’auteur tente par moment de montrer ce qui le rattache à la vie dans les moments les plus difficiles. Cette quête de l’identité est un véritable parcours du combattant que le milieu social envenime et Édouard Louis le montre parfaitement dans la continuité de sa lecture de la sociologie bourdieusienne et de ceux qui la perpétuent. Le livre est notamment dédié à Didier Eribon dont on connaît l’amitié qu’il a porté au sociologue de combat.

Seulement, se battre avec le milieu dont on est issu amène parfois à vouloir l’abandonner. Dans de nombreux entretiens, le jeune écrivain utilise pour désigner Eddy — et donc par extension se désigner lui-même? — le mot de « transfuge ». Le « transfuge », c’est celui qui abandonne un parti, une nation, c’est le soldat qui déserte pour passer à l’ennemi. On peut sûrement en contester son utilisation ici, mais cela nous mènerait trop loin du livre en question. Et puis, réservons cela pour un autre billet! Alors qu’en est-il réellement d’Édouard Louis? A-t-il finit par quitter définitivement ce milieu défavorisé qui lui en a fait bavé mais qui l’a construit tel qu’il est aujourd’hui? Nous ne le savons pas réellement. Ce que nous savons, c’est que des gens issus de ce milieu lui en ont voulu de l’avoir décrit avec de tels mots, une telle dureté, une telle noirceur. Il a été accusé d’avoir exagéré, grossi le trait d’une enfance pas si difficile que ça. Au-delà de la polémique, ce livre pose la question des frontières entre littérature et réalité, entre roman et autobiographie, entre protagoniste et auteur. Et c’est cette question qu’il importe de laisser en suspens. La littérature, comme la philosophie, ne doivent pas avoir réponse à tout. Elles doivent questionner plus qu’imposer, elles doivent bousculer plus que figer. Et en cela l’ouvrage d’Édouard Louis est un grand livre.

Tenter de rendre Léon Tolstoï télégénique…

2016-02-09 20.08.08

 »  »Qu’est-ce? je tombe? mes jambes flageolent », se dit-il, et il s’écroula sur le dos. Il rouvrit les yeux, espérant voir l’issue de la lutte engagée entre les Français et les artilleurs, avide de savoir si oui ou non l’artilleur roux était tué et la batterie conquise. Mais il ne vit plus rien. Il n’y avait au-dessus de lui que le ciel, un ciel voilé, mais très haut, immensément haut, où flottaient doucement des nuages gris.  »Quel calme, quelle paix, quelle majesté! songeait-il. Quelle différence entre notre course folle, parmi les cris et la bataille, quelle différence entre la rage stupide des deux hommes qui se disputaient le refouloir – et la marche lente de ces nuages dans ce ciel profond, infini! Comment ne l’ai-je pas remarqué jusqu’alors? Et que je suis heureux de l’avoir découvert enfin! Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre, peut-être n’y a-t-il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué! … »  » (p. 357, Édition La Pléiade de La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï)

Dans cette scène du livre de Tolstoï, le prince André Bolkonski – l’un des nombreux protagonistes de l’ouvrage – ouvre les yeux sur le monde et sur l’importance à lui accorder au-delà de la course folle des hommes entre guerre et paix. À partir de ce moment sa vie change… Le roman fleuve de l’écrivain russe est composé d’une multitude de ces moments charnières qui forment la vie des figures qu’il a choisit pour évoquer la Russie du début du XIXème siècle, au moment de la lutte avec les armées napoléoniennes. On imagine alors toute la difficulté d’adapter ce temps long de la littérature et le sens du détail de Tolstoï à un format qui est plutôt basé sur le temps court et l’efficacité visuelle, celui de la télévision. Il me semble que le pari est réussi avec la dernière adaptation du roman proposée par la BBC en ce début d’année 2016. Chacun pourra retrouver ces scènes qui arrêtent le mouvement de l’esprit à la lecture des mots de Tolstoï dans la succession des épisodes de la série. Certains s’acharnent à regretter les libertés prises avec l’œuvre originale mais, selon moi, il n’y a pas d’adaptation sans liberté et distance prise avec cette dernière. Il paraît qu’en Russie, on a trouvé l’adaptation trop axée sur les scènes de sexes et les décolletés des personnages féminins. C’est vrai que dans le livre ces scènes sont plus suggérées que décrites mais il faut dire qu’il est plus difficile de suggérer à l’écran qu’à l’écrit… Et puis War and Peace reste tout de même très loin des scènes crues de Games of Thrones ou encore de Spartacus par exemple!

Cinéma, théâtre, télévision et même opéra (Prokofiev s’y est essayé pendant la Seconde Guerre mondiale), depuis sa publication La Guerre et la Paix de Tolstoï a donné lieu à différentes adaptations plus ou moins réussies. À la télévision, la dernière tentative de la BBC, en 1972-1973, s’était déjà soldée par un succès puisque la série en une vingtaine d’épisodes avait permis à Anthony Hopkins d’obtenir le BAFTA du meilleur acteur. Et voilà que la chaine britannique réitère et s’empare de nouveau du roman, cette fois dans un format plus court: six épisodes d’une durée moyenne de soixante minutes (l’épisode final fait quatre-vingt minutes!). Exit, bien sûr, les Faith Brook, Alan Dobie ou encore Angela Down, cette nouvelle version laisse la place à une nouvelle génération d’acteurs promise à de grandes choses à l’image des personnages de Tolstoï. On retrouve certaines têtes déjà bien connues: Paul Dano (il joue ici le rôle de Pierre Bézoukhov) que l’on a pu apercevoir par exemple dans le rôle du grand frère tout en noirceur et amateur de Nietzsche dans Little Miss Sunshine ou encore Lily James (elle interprète ici la douce Natacha Rostov) qui était déjà remarquable dans la série Downton Abbey. James Norton interprète avec justesse le rôle complexe du Prince André Bolkonski. Tuppence Middleton, quant à elle, incarne avec brio la séductrice Héléne Kouraguine, future épouse de Bézoukhov. Un français fait même partie de l’équipe: Matthieu Kassovitz prend les traits d’un Napoléon Bonaparte conquérant. Mais ma préférence va sûrement à l’interprétation de Jim Broadbent dans le rôle du grincheux Prince Bolkonski, père d’André, haut en couleur et tout en éclats de voix.

Seul petit bémol à émettre concernant cette adaptation: la question de la langue adoptée. Je m’explique. Je dois avouer que j’ai été légèrement perturbé à l’écoute de ces personnages russes qui s’expriment dans un anglais châtié et intègrent des mots français comme à l’époque tout en gardant leur accent britannique. J’imagine les difficultés de tourner une série anglaise, avec des acteurs britanniques, en langue russe, mais j’aurais au moins aimé que Napoléon s’exprime en français et que ses répliques soient sous-titrées. Il me semble que cela aurait apporté un certain cachet à la série dans l’attention portée à la langue, notamment lorsqu’on s’attaque à un monument de la littérature russe, et plus largement internationale… On notera tout de même que la bande originale de la série donne toutefois l’occasion d’entendre du russe avec de nombreuses chansons en version originale! C’est plaisant surtout pour ceux qui, comme moi, ne parlent pas la langue mais aiment à entendre sa douce musique…

Pour terminer, je n’ai pas l’habitude de dire cela, mais si vous n’avez pas le courage de vous attaquer au pavé de ce bon vieux Léon, essayez tout de même les épisodes de la BBC!  Et puis qui sait? Cette série pourrait vous donner l’envie de lire le livre, de découvrir la finesse de l’écriture tolstoïenne et surtout de voyager à travers elle dans la Russie du XIXème siècle.

 

La Peste, c’est fini. Enfin presque…

Il y avait foule, en ce 31 août 2015, au théâtre des Mathurins dans le huitième arrondissement parisien. L’endroit a toute son importance puisqu’en 1944, Albert Camus y a monté une pièce qui aura du mal à conquérir la critique, Le Malentendu avec une mise en scène de Marcel Herrand. Mais aujourd’hui, c’est une autre face de l’œuvre camusienne que les gens viennent découvrir dans ce théâtre chargé d’histoire. Cette foule presque mondaine – légèrement en décalage peut-être avec les sentiments camusiens sur le sujet – attend que le rideau se lève sur Francis Huster et son interprétation rodée de l’adaptation du récit de Camus, La Peste. Le comédien, drapé de noir, prend place sur un fond représentant une station de métro dénommée « Albert Camus ». Des publicités des années 1950 qui invitent au voyage, des inscriptions sauvages en référence à la guerre d’Algérie. Mélange géographique, flou chronologique. Rappelons que le récit de Camus se déroule à Oran au début des années 1940, donc avant la crise algérienne qui couvait déjà mais qui n’éclatera réellement qu’à l’automne 1954. Mais ne nous éloignons pas trop de la scène occupée par Francis Huster. Seul en scène, ce dernier se démène, il passe d’un personnage à l’autre suivant une adaptation qui a dû trancher dans le vif du texte original. À ce propos, on regrettera par exemple l’absence du passage de la mort de l’enfant du juge Othon, pourtant central à mon sens dans la structure du récit ainsi que dans la pensée exprimée de Camus. Les nécessités de l’adaptation théâtrale obligent à faire des choix parfois cornéliens, d’autant plus quand le fameux texte est encore brûlant d’actualité. Camus connaissait lui-même ce souci puisqu’il a eu l’occasion, à de nombreuses reprises, d’adapter des romans ou récits en pièces de théâtre. Au-delà des détails de l’adaptation du texte, ce qui nous a sauté aux yeux c’est la force de l’interprétation par Francis Huster. Éclats de voix, gestuelle prononcée, on regrettera peut-être aussi que le trait soit un peu trop appuyé pour rendre complètement hommage à la sobriété et à l’efficacité du théâtre camusien. Mais l’énergie était là et les mots de Camus ont pu faire résonner toute leur puissance, voilà sûrement ce qu’il faut retenir !

Cette représentation était la dernière d’une longue série qui s’est étendue sur plus d’un mois. Et à la manière de Rieux, Huster a voulu justifier son intervention et faire comprendre qu’il ait tenu à prendre le ton, non pas celui du témoin objectif comme le médecin oranais, mais celui du comédien admiratif de l’œuvre de Camus. À cela, il a ajouté un hommage vibrant d’émotion à Harry Baur, comédien français du début du vingtième siècle qui reste méconnu de nos jours mais auquel Francis Huster a su redonner vie par son discours. Il nous reste à souhaiter que La Peste, dans cette version ou dans une autre, ne meure ni ne disparaisse jamais, qu’elle soit jouée aux quatre coins du monde et qu’elle continue de servir l’enseignement des hommes d’aujourd’hui comme elle a pu le faire depuis son écriture originale.

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